Warm Up Session online avec Pol Pi

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1ère diffusion il y a 46 jours

Warm Up Session online avec Pol Pi

37min
Laissez-vous guider par Pol Pi pour un échauffement qui éveille les "archives personnelles" de chacun·e, conçu dans le cadre de sa nouvelle création Daté·e·s.
Après avoir accueilli Pol Pi pour une Warm Up Session avec une dizaine de participant·e·s en octobre, nous sommes ravi·e·s de l'accueillir à nouveau pour une Warm Up Session Online dans les interstices du bâtiment de la Fondation.
 
Cette invitation au mouvement est ensuite suivie d'une discussion avec Madeleine Planeix-Crocker, curatrice du cycle des Warm Up Sessions.
 
Vous êtes chaleureusement encouragé·e·s par l'artiste à partager les souvenirs qui vous parviennent au cours du protocole de récit proposé lors de cette Warm Up Session. Pour cela, nous vous invitons à composer le 01 84 67 17 03 et à laisser un message vocal sur la messagerie dédiée.*
 
* Les témoignages reçus via cette messagerie sont anonymes : ils seront uniquement téléchargés par Lafayette Anticipations puis transmis à l'artiste pour créer des archives collectives non publiques.
 
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Les Warm Up Sessions partent d'une volonté de découvrir, d'incarner et d'analyser collectivement les techniques de training dans la performance. Les Sessions ont pour ambition de positionner l'échauffement comme une étape essentielle de la création performative. Ainsi, le training est compris comme un point de départ de la production chorégraphique, théâtrale et de la performance, un processus à la fois de partage et de réflexion. En partant d'invitations inclusives, les Sessions cherchent à déconstruire les silos érigés entre le mouvement etla pensée. Le cycle propose un espace de pratique et une plateforme de discussion pour toutes et tous, élaboré de concert avec les invité·e·s. Dans ce terrain d'expérimentation, les publics deviennent des participant·e·s acti·f·ve·s, donnant naissance à un event éphémère et récurrent.
Atelier
En ligne
jeudi 14 janv. 2021
de 19h à 19h37

Participant·e·s

Pol Pi est un chorégraphe et danseur transmasculin brésilien basé en France depuis 2013.

Il est diplômé en musique classique par l’Université de Campinas (Brésil) et a suivi le master chorégraphique exerce au CCN de Montpellier. Avant de rencontrer la danse contemporaine, il a étudié le butoh, le clown et le théâtre physique et a travaillé comme comédien, musicien, directeur musical et metteur en scène (opéra). En 2016, il a fondé la compagnie NO DRAMA et créé depuis les soli ECCE (H)OMO (2017), ALEXANDRE (2018), Me Too, Galatée (2018) et  (2019), présentés dans diverses villes en France, ainsi qu’à Berlin, Essen, Chicago, Zagreb, Sofia et Barcelone entre autres. Pol a aussi été interprète pour Clarissa Sacchelli, Eszter Salamon, Latifa Laabissi/Nadia Lauro, Aude Lachaise, Anna Anderegg et Anne Collod. Il est membre fondateur de Trans’On’Danse, une série d’ateliers de danse par et pour des personnes trans, non-binaires, intersex et en questionnement, mis en place en partenariat avec l’association Acceptess-Transgenres en 2019. Pol Pi navigue autour de questionnements sur la mémoire, la traduction et les notions d’archive en danse, avec la fragilité, l’intime et le doute comme port d’attache.

Originaire de Los Angeles, Madeleine Planeix-Crocker est, depuis 2018, curatrice des "Warm Up Sessions", cycle de rencontres autour des pratiques de training en danse et en performance. Parmi les invité•e•s des Warm Up, l’on compte (LA)HORDE, Marion Barbeau et Simon Le Borgne (Opéra de Paris), Maguy Marin, Bolewa Sabourin, Katerina Andreou, Sophie Demeyer et Katia Petrowick (compagnie Gisèle Vienne), Steven Michel, La Ribot, Petter Jacobsson (Ballet de Lorraine), Raúl Serrano Nuñez et Alvaro Dule (Ballet de l’Opéra de Lyon), Jean-Biche, et Mette Ingvartsen.
Après avoir été responsable de la communication par intérim de Lafayette Anticipations, Madeleine poursuit actuellement une thèse à l'EHESS (CRAL) autour des performances en commun programmées en institutions culturelles françaises à l'ère contemporaine. Ses intérêts se portent sur la production et la curation de performances féministes, queer et intersectionnelles.

Madeleine a également contribué à des articles sur la démocratisation culturelle aux États-Unis et en Europe aux publications du Comité d’histoire du Ministère de la Culture, pour le Forum d’Avignon et pour la revue Citizens for Europe. Elle a enseigné à Sciences Po Paris, dans le cadre du cours « Cultural and Creative Industries » du master Affaires publiques.

Diplômée summa cum laude de Princeton University, avec une spécialisation en politique culturelle, Madeleine a reçu un master spécialisé en Médias, Art et Création de HEC Paris et un M2 à l’EHESS. Elle y a mené un projet de recherche-création sur la performance féministe et les « safe spaces » (espaces de protection), en partenariat avec l’association Women Safe. Madeleine pratique la danse et le théâtre depuis l'âge de cinq ans et effectue des chorégraphies et mises en scène, intégrant ainsi la création artistique dans sa démarche de curatrice et de chercheuse.

À propos

Transcrip
tion

Madeleine Planeix-Crocker

Bonjour à tou·te·s, je m'appelle Madeleine Planeix-Crocker et je suis curatrice associée à Lafayette Anticipations. Je suis ravie de pouvoir accueillir aujourd’hui le chorégraphe et performeur Pol Pi, qui va nous présenter une Session virtuelle. On a eu le grand plaisir de pouvoir l'accueillir au mois d’octobre pour une Session en live au moment du déconfinement. 

Alors un petit mot pour commencer sur les Warm Up Sessions. C’est un cycle de rencontres régulier, ici à la Fondation, sur invitation de performeur·se·s issu·e·s de champs très variés avec pour objectif de partager un temps de pratique collective avant d’entamer une discussion afin que ce temps d’échange puisse être incarné, informé, par une mise en mouvement et cela sur un temps court, plus court qu’un workshop ou qu’un atelier. Ensemble on souhaite pouvoir interroger les espaces communs dans les champs chorégraphiques et de performance et pouvoir en discuter pour éventuellement en écrire de nouvelles histoires ensemble. La première partie est une invitation au mouvement à laquelle vous pouvez participer chez vous. 

Pol Pi

Je t’invite à faire quelque chose que tu sais déjà faire mais d’une autre façon ou peut-être avec une autre attention. Ferme tes yeux et pense à un exercice d’échauffement que tu connais ça peut venir de n’importe quelle pratique. Et commence à le faire. Mais pense à la première fois que tu as fait cet exercice. Essaye de te souvenir où tu étais, avec qui tu étais, s’il faisait beau, comment tu étais habillé·e, comment était l’espace où tu étais et laisse émerger toutes les mémoires qui sont cachées derrière ces gestes. Laisse-toi habiter par ces mémoires tout en faisant l’exercice. Comme si c’était la première fois à nouveau. Et à un moment donné tu vas t'arrêter, comme si quelqu’un·e prenait une photo de toi. Ne réfléchis pas trop, laisse toi surprendre et fais juste une pause. Fais une pause et remarque où sont toutes les parties de ton corps. Ensuite tu essayes de sortir de cette pause, une partie à la fois pour la défaire. Et une fois défaite tu essayes de rentrer à nouveau dans cette posture, dans cette photo… une partie à la fois. Comme si dans cette photo il y avait toutes ces mémoires qui étaient concentrées. Et tu la défais petit à petit, comme si elle s’effaçait. Ensuite tu vas faire la même chose mais avec un autre exercice. Donc tu connais déjà le chemin tu peux fermer tes yeux et commencer doucement à rentrer dans cet exercice tout en le faisant tu évoques les mémoires, les sensations, les personnes, les lieux, la période de ta vie peut-être et laisse toi surprendre par ces mémoires qui apparaissent de cette première fois où tu l’as fait. Et juste remarque si c’est différent de faire cet exercice que tu connais déjà mais avec cette couche de mémoire et d’affect. Et comme on a fait pour l’autre exercice, tu vas aussi choisir un moment pour t’arrêter et te concentrer. Tu peux soit t’arrêter d’un coup soit décider de ralentir l’exercice jusqu’à trouver ce moment, ce moment de concentration. Et tu peux toujours choisir de rentrer dans l’exercice à nouveau, à partir de cette posture, de revenir à la posture photo, tu peux faire des va-et-vient jusqu'à bien l’identifier et être capable de savoir où est chaque partie de ton corps dans cette position. Essaye à nouveau de la faire et de la défaire une partie à la fois jusqu’à l'abandonner, à effacer cette posture. 

Et on va faire la même chose avec un troisième exercice. Comme pour les autres, ça peut venir de vraiment n’importe quelle pratique. Tu connais déjà le chemin et tu pourras prendre le temps après de le faire comme tu veux, de passer le temps que tu veux de faire émerger ces mémoires pour chaque exercice. Laisse-toi surprendre par ce qui vient, ne juge pas. Toutes les mémoires sont les bienvenues et comme pour les autres, une fois que tu sens que tu es dedans, tu vas aussi trouver une posture, un moment figé qui va comme résumer cet exercice pour toi. Et quand tu trouves ce moment, essaye de prendre le temps de sentir chaque partie de ton corps, de savoir où est ton poids, où sont tes bras, comment sont tes mains, tes doigts, ta tête, ton regard, ton torse… vraiment chaque partie. Pour être ensuite capable de reproduire cette posture le plus près possible de la première fois que tu l’as faite. Et à partir de cette posture là, on va essayer de reconvoquer les autres deux postures qu’on vient de faire. Essaye de te souvenir d’où étaient tes bras, tes mains, tes pieds, ton poids, où était ta colonne, comment était ton bassin, ta tête, ton regard. et tu peux choisir d’y aller petit à petit, tu peux choisir de te remémorer ta posture, mais après essaye de voir si tu arrives à rentrer dans les postures une partie à la fois. C'est-à-dire d’abord les bras, par exemple, après les jambes, après le torse, ensuite la tête ou sinon d’abord la tête, après le torse, les jambes, et en dernier les bras. 

Et essaye de jouer un peu avec ces trois postures, comment tu peux passer de l’une à l’autre tout en étant conscient·e de quelle partie démarre ce mouvement de rentrer dans la posture. Tu peux faire juste les bras, les trois posture ou juste les jambes, juste la tête, ou même les mélanger la tête d’une posture avec les jambes de l’autre, avec les bras de l’autre, comme si tu mélangeais trois moments, trois époques peut-être, même peut-être des esthétiques différentes selon d’où viennent ces exercices et essaye surtout de préciser pour toi quelles sont les têtes de ces postures, les regards et vois si tu peux concentrer tout juste dans ça, dans les positions de ta tête pour chaque posture avec le regard qui va avec. 

Une fois que tu auras pris le temps de traverser ces trois exercices avec toutes les mémoires qui vont avec je te propose de t’allonger au sol, sur un canapé, sur un lit, de prendre quelque chose pour t’enregistrer et d’essayer de parler dans un flux de toutes les mémoires qui te reviennent de ces trois exercices, de te laisser surprendre par toi même, par ta parole maintenant et pas par ton corps, mais de ta parole une fois que ton corps a été chaud, que ton corps a traversé tout ça. Essaye d’évoquer tout ça par la parole. 

Je l’appelle “le trou” mais en fait je pense que le titre de l’exercice était “fish” en tout cas c’est le mot qui est resté. C’était en 2004 je pense, peut-être en 2003, dans un petit village au nord de Berlin qui s’appelle Paswalk, des grands studios très beaux dans une ancienne ferme de l’Allemagne de l’Ouest, le sol était noir, il y avait plein de gens de plusieurs nationalités. J’avais les cheveux teints en roux, rouge même à cette époque là. Je me rappelle de Yumiko Yoshioka notre prof de Butô et son corps qui était comme une marionnette. J’essaye toujours de faire cet exercice où on est censé passer à l'intérieur de trous qu’on imagine dans l’espace mais j’ai toujours l’impression que je n’y arrive pas. C’est probablement pour ça que je continue à le faire. 

Karin, Karin, Aikido, le maître Leonardo Sensei San Paolo, le plus ancien dojo de San Paolo, le tapis kaki sale, très sale. Une odeur particulière de transpiration accumulée de travail, de beaucoup de sueur, de beaucoup de dévouement. Je n’y suis pas resté longtemps mais ça m’a marqué. Les entraînements ont duré deux heures et je n'arrêtais pas de regarder la montre pour savoir à quelle heure ça allait s'arrêter. C’était trop intense pour moi, mais le travail sur l’énergie est resté. L'énergie qui remonte du centre du corps jusqu’au plexus et puis qui redescend. Elle s’appelait Holly Carvell, américaine vivant au Brésil, danseuse de Martha Graham, ma première prof de danse, j’avais déjà 22, 23 ans j’étais musicien. Elle m’invite à prendre des cours avec les étudiantes de 4ème année de la fac à Campinas au Brésil. Je n’y comprenais rien du tout à ces cours mais j’essayais et cet exercice je le fais toujours. Je ne me souviens pas exactement de ce qu’elle disait je me souviens de la forme et à chaque fois que je le fais je vois la salle du studio qui était vitrée, je vois l’espace autour, les arbres, la terre qui était très rouge, et aussi toutes les étudiantes et les quelques étudiants dans la salle, le miroir, les musiciens qui jouaient en direct, la percussion, le piano. Et surtout la voix de Holly qui avait un accent anglais très très marqué. Et ça nous faisait rire. 

Madeleine Planeix-Crocker

Bonjour Pol.
 

Pol Pi

Bonjour.  

Madeleine Planeix-Crocker

Merci d’être parmi nous pour cette proposition virtuelle de Warm Up Session aujourd’hui. Donc on va revenir un peu sur ce que tu as proposé en première partie à savoir une invitation au mouvement. Il me semble que tu as vraiment souhaité activer une forme de protocole qui passe par un échauffement pour éveiller ce que tu appellerais peut-être des archives personnelles. Donc je voulais savoir comment tu as été amené à essayer d’élaborer et concevoir ce protocole qui s’inscrit aussi dans le cadre d’un nouveau projet dans une création qui s’appelle Daté·e·s. 

Pol Pi

Alors, c’était inattendu. En fait au tout début de la création de ce spectacle, qui est un trio avec deux autres danseur·se·s qui sont de générations différentes, donc Jean-Christophe Paré qui est né en 1957 et Solen Athanassopoulos qui est née en 2001. Et j’ai commencé le projet en travaillant avec Jean-Christophe. Donc j’ai fait une semaine de résidence avec chaque danseur·euse et j’ai commencé avec Jean- Christophe et le premier jour de travail on est dans le studio, je savais que je voulais travailler sur des archives et sur la question plutôt des archives liées à nos années de naissances respectives. Et quand je me vois travailler à côté de lui dans le studio j’ai juste eu un moment de révélation, de me dire mais en fait, je n’ai pas besoin d’aller chercher des archives ailleurs. Tout est là. C’était tellement évident qu’il y avait des histoires et des esthétiques différentes et il y avait tellement de couches d’archives dans nos corps dans cette façon qu’on a chacun·e de se préparer. Et toute cette partie du travail qui n’est jamais montrée en fait, qui est toujours laissée de côté dans les coulisses, dans un espace autre que le spectaculaire. Et c’est là que j’ai réalisé que tout était déjà là. Et j’ai donc commencé tout simplement, j’ai fait cette proposition après, mais c’était un échauffement d’une heure et demi, parce que lui a vraiment un planning d’une heure et demi donc on s’est échauffé assez longtemps. Et à la fin de ce moment où le corps est déjà très chaud, on a fait un protocole de mise en récit de ça, qui est très simple, qui est juste de s’allonger, d’évoquer, de parler de ce parcours physique par la parole, non pas pour décrire les exercices mais pour essayer de raconter toutes les mémoires qui viennent avec. Et là moi-même je n’avais jamais pensé à ça, que quand je m’échauffe si je me dis, au lieu de juste faire les exercices, les étirements, si juste je mets dans ma tête l’idée, le questionnement de me dire qu’est ce qui est là quand tu fais ça, et là... c'est juste vertigineux, la quantité d’images, de personnes, d’odeurs, de saisons, de tout. Même parfois je me souviens de comment j’étais habillé quand j’ai appris la première fois, la première mémoire que j’ai, d’avoir fait ce geste. Il y a une épaisseur de mémoire. Donc ça vient de là et c’est très vite devenu une partie de la pièce. Je savais que ça allait faire partie de ce projet Daté·e·s.  

Madeleine Planeix-Crocker

J’aimerais qu’on revienne sur ces archives personnelles et savoir comment tu les accueilles à la fois dans ton esprit et dans ton corps. Comment est-ce qu’à un moment donné, tu te dis “tiens, c’est sur cette archive-là, cette mémoire-là que je vais travailler finalement”. Est-ce que tu les accueilles toutes sur le même plan ou est-ce que tu te dis “non celle-là elle m’intéresse davantage dans un questionnement plus personnel" finalement. 

Pol Pi

Pour moi, il n’y a pas de tri je dirais, je ne vois pas en fait pourquoi une mémoire serait plus importante qu’une autre. Peut-être c’est plus par rapport à l’émotion, à l’affect, à ce que ça nous fait, à ce que ça me fait. C’est là que je vais voir si c’est juste ou pas, si c’est plus intéressant ou pas. Mais ce qui m’intéresse le plus, parce que c’est aussi un protocole comme on avait fait ici, dans la Warm Up Session qu’on avait fait “pour de vrai” avec les personnes, c’est que j’aime beaucoup quand on fait ce protocole à plusieurs : quand une personne va évoquer une mémoire et que ça va déclencher la mémoire d’une autre personne et c’était même une énorme surprise pour moi de faire ça en atelier parce que là où en travaillant avec Jean-Christophe qui a énormément d’expérience, même avec Solen qui est jeune mais qui est dans la danse d’une façon assez intense, il y avait des choses très intéressantes qui apparaissaient… Mais quand j’ai fait ça en atelier avec des amateur·rice·s là j’étais un peu choqué, parce que les histoires étaient tellement merveilleuses… C’était vraiment une surprise pour moi de me dire mais le corps, quelle intelligence, quelle beauté, Il y a derrière ! N’importe quel échauffement, un mouvement de yoga... des gens ont parlé d'entraînement à la police, il y a eu des choses complètement improbables, des mémoires de quand la personne était petite et était à la plage et il y avait le vent, et je ne sais pas quoi… Pour moi c’était vraiment une révélation, je redis le mot, une énorme surprise, de voir combien -une chose qui est évidente mais bon il faut se le rappeler- que le corps a une intelligence et ces couches de savoir, d'affect de mémoire et de connaissance qui sont dans un rien, un micro-geste. 

Madeleine Planeix-Crocker

Oui, moi je convoquais peut-être certaines mémoires, non pas pour dire qu’elles sont plus importantes que d’autres, mais je trouve que dans la trame d’une vie par exemple, peut-être qu’on va vouloir revenir sur certaines de ces mémoires, certains de ces souvenirs, pour les restituer dans un temps présent, dans une continuité de ce que l’autrice Emilie Notéris appellerait une “fiction réparatrice”, finalement. D’écrire des histoires potentielles dans un temps actuel mais en faisant allusion et en convoquant des souvenirs antérieurs pour venir écrire une histoire qui finalement a de la peine, a de la douleur et qui peut-être tout simplement n’a pas été écrite. Donc j’allais justement dans ce sens là. Je ne sais pas si ça fait résonance d’ailleurs avec des choses que vous avez pu expérimenter déjà dans le trio, dans le cadre de ce spectacle. 

Pol Pi 

Moi ça me fait penser à la citation que j’ai lu au début en fait, et à toute cette question de comment la vision qu’on a du passé est complètement faite de nos rapports au présent. Et ça c’était vraiment pour moi un parti pris au tout début de la création. Pour moi, le rapport au passé, à l’Histoire, à la mémoire, aux archives était une façon de parler de nos rapports au présent. Et pour moi ce rapport au passé dans le présent, combien ça constitue notre présent, moi c’est quelque chose qui me travaille beaucoup. Pour moi c’est impossible de penser au présent et surtout à l’avenir si on coupe avec le passé. 

Madeleine Planeix-Crocker

Bien sûr. Et ce que je trouve de très fort dans le spectacle Daté·e·s justement c’est les liens de connivences que vous créez chacun·e·s sur scène entre vos histoires personnelles et ensuite des histoires plus ou moins connues d’ailleurs, de la danse ou de la performance à travers le monde. Vous tissez des liens avec des exemples d’autres performeur·euse·s sur scène que je trouve très astucieux même dans l’écriture d’une nouvelle histoire des danses. Donc je ne sais pas si ça aussi c’est quelque chose qui a été pensé même dans la création du spectacle ou si c’est un hasard qu’on accueille volontiers.

Pol Pi

Les choses ont beaucoup changé pendant le processus de création parce que par exemple moi au tout début je voulais travailler avec des archives de nos années de naissance mais je pensais qu’on allait vraiment travailler avec nos archives de danse. Sauf que quand j’ai commencé à faire des recherches dans des archives, ça ne me donnait pas envie. C’était quelque chose de très... quelque chose de très intuitif. Je regardais beaucoup de vidéos, de photos par rapport à mon année, par exemple 1982, et je n’avais pas envie. Il n’y avait rien qui me… parce que pour moi le rapport à l’archive il y a quelque chose… il faut se sentir convoqué. Si on ne se sent pas convoqué pour moi il n’y aucune raison, même si on ne comprend même pas pourquoi. S’il n’y a pas cette question de l’affect, moi je ne peux pas, c’est trop artificiel. Et c'était un peu par hasard que quand j’étais en train de travailler avec Jean-Christophe et je lui ai un peu parlé de tout ce que j’avais vu de 1957, de son année de naissance, il avait déjà dansé des pièces créées en 1957, donc ça ne m'intéressait pas trop. Je ne voulais pas qu’il fasse quelque chose qu’il avait déjà fait et quand j’ai mis dans la liste des choses que j’avais trouvées: le film Funny Face avec Fred Astaire, il y a eu une réaction de HAHA, Fred Astaire. Et juste ça, ça m’a paru très pertinent. Il y a quelque chose là. Il y a l’affect, la curiosité. Quelque chose d’enfantin qui est apparu dans sa réaction, après c’était quelque chose qui n’avait jamais été fait aussi. Et toute suite je me suis dit que la seule chose que j’avais trouvé dans mon archive de naissance et qui m’avait intéressé, c’était la vidéo du concert d’Elis Regina, que je ne m’autorisais pas à prendre comme archive car ce n’était pas une archive de danse comme j’avais imaginé au début mais c’était la seule que j’avais envie d’incarner et pour des raisons assez mystérieuses en fait, parce que pour nous trois on a choisi des personnalités d’une culture populaire qui ont un peu le même type de gestes fondateurs que nous, c’est assez surprenant, ce sont des personnes qui bougent comme nous. Et j’ai fait ça dans des ateliers aussi, et c’était pareil pour tout le monde. Tout le monde de façon assez intuitive pense à quelqu’un, à des personnes qui ont le même type de corps et de mouvement. C’est assez surprenant et quand ça c’est apparu, il y a eu un aspect que j’ai conscientisé après, qui est que de la même façon que quand on travaille avec des échauffements, pour moi il était question de comment on part d’une histoire personnelle pour parler d’une histoire plus large. Là c’était comment on part d’une histoire plus large pour finalement nous dévoiler, parce que finalement quand on travaille avec ces archives, on se donne à voir nous, à poil quoi, en train d’essayer de capter ces personnes, on est méga ultra visibles en fait. Et c’est ça qui a commencé à tisser, même dans la dramaturgie et le choix après de travailler avec les actes de naissances, comme des archives à nouveau, théoriquement le plus personnelles possible mais le plus éloignées de nous aussi. Avec aussi une certaine violence de l’assignation, ce truc, quand on est né et que l’état te dit : tu es ça. Ça vient de ce va et vient entre le petit et le grand. 

Madeleine Planeix-Crocker

Et j’aimerais revenir aussi à cette question d’échelle, justement tu as évoqué le fait de travailler en groupe et vu que l’un des intérêts principaux de ces Warm Up Sessions est justement d’interroger des nouveaux espaces de commun par une incarnation collective, je voulais que tu nous dises deux mots sur la nécessité même de se rassembler, d’avoir fait, ne serait-ce qu’à trois, dans le cadre de la session en live qu’on a pu faire, la nécessité de se regrouper dans le cadre d’un travail aussi personnel, finalement. 

Pol Pi 

Ce qui me vient quand tu me poses cette question, c’est l’importance de partager ce qui est de l’ordre de l’intime. pour moi c’est quelque chose de très important et quand par exemple dans l’atelier je vois que c’est possible de mettre en place un espace de confiance, pour qu’on dévoile des souvenirs, des mémoires, des choses qui sont très intimes, et combien ça vient nous toucher, il y a une espèce de générosité. Pour ouvrir cette porte là, il faut être généreux.ses sinon c’est pas possible. Moi je garde toujours les souvenirs d’ici, de souvenirs à la plage, de brouillard, quelqu’un a parlé d’une chambre jaune, je garde encore les souvenirs parce que c’est intime, parce que ce n’est pas simplement parler de ces choses là mais parce qu’on passe par le corps. Pour moi c’est une expérience corporelle et donc qui reste ancrée, parce que c’était une rencontre aussi. Ce qui est différent pour moi de tout ce qui est virtuel mais tout ça c’est une autre question, de comment la rencontre entre les corps inscrit quelque chose dans le corps et dans la mémoire aussi parce que tout est lié. Dans le trio c’est encore pour moi une espèce de cadeau de la vie. Tout simplement de me dire que c’est possible la rencontre entre ces trois personnes, la rencontre entre ces trois générations, trois mondes de la danse, parce que quand même entre la danse classique, baroque, la danse hip-hop et le théâtre physique de Butô, c’est quand même pas évident, c’était pas gagné et en quelque sorte pour moi dans le spectacle presque tout a une excuse et le travail était d’essayer de trouver cette connivence, cette complicité. Je ne savais pas si on allait réussir ou pas et c’est là ou je suis très content avec là ou on en est aujourd’hui avec cette pièce c’est qu’on est complice, on a trouvé un espace de dialogue entre ces générations, ces esthétiques, qui veulent dire aussi des vocabulaires différents en fait parce qu’on a du trouver une façon de parler mais on a compris qu’on parlait de la même chose et juste ça pour moi c’est énorme et je pense, mais c’est une hypothèse, que c’est très lié à cette porte qui était ouverte très tôt avec les récits et les mémoires qui a fait que même si on ne se connaissait pas, on était dans l’intimité toute suite. Je pense qu’on était déjà dans une forme de vulnérabilité qui nous a aidé à construire cette connivence et c’est quelque chose que je sens aussi dans les ateliers aussi quand on travaille sur ces mémoires et ça me touche beaucoup à chaque fois de me dire, mais qu’est ce que les gens sont généreux en fait, d’accepter de rentrer là-dedans et de partager ces petites perles qui sont cachées. 

Madeleine Planeix-Crocker

Alors il ne me reste plus qu’à te remercier pour ta générosité et ce partage double parce qu’on a pu t’accueillir en effet en live au mois d’octobre et ici en virtuel. Pour conclure on voulait lancer une petite invitation aux participant·e·s qui nous rejoignent derrière leurs écrans. 

Pol Pi

Oui en effet, si vous en avez envie ce serait vraiment super, ce serait un énorme plaisir de vous écouter sur ce protocole de récit à la fin que j’ai proposé : de s’allonger et de raconter les mémoires. Ce serait vraiment super de pouvoir avoir accès à ça si vous en avez envie bien évidemment. 

Madeleine Planeix-Crocker

Pour créer des archives collectives.

Pol Pi

Exactement !

Madeleine Planeix-Crocker

Eh bien, merci beaucoup pour vos partages, vos retours. Et on se réjouit de vous retrouver prochainement ici à Lafayette Anticipations. A bientôt.