Warm Up Session avec Habibitch

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1ère diffusion il y a 124 jours

Warm Up Session avec Habibitch

29min
Pour cette Warm Up Session avec l'artiste-activiste Habibitch, nous voyageons au cœur du waacking.
Un retour sur l'échauffement propre à cette pratique se révèle être l'occasion de mieux aborder l'histoire culturelle et politique du waacking. Habibitch nous amène à porter notre regard sur les communautés, les affects et les engagements qui traversent sa pratique, en résonance forte avec l'exposition visionary company de l'artiste Wu Tsang.

Cette invitation au mouvement est ensuite suivie d'une discussion avec Madeleine Planeix-Crocker, curatrice du cycle des Warm Up Sessions.
 
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Les Warm Up Sessions partent d'une volonté de découvrir, d'incarner et d'analyser collectivement les techniques de training dans la performance. Les Sessions ont pour ambition de positionner l'échauffement comme une étape essentielle de la création performative. Ainsi, le training est compris comme un point de départ de la production chorégraphique, théâtrale et de la performance, un processus à la fois de partage et de réflexion. En partant d'invitations inclusives, les Sessions cherchent à déconstruire les silos érigés entre le mouvement etla pensée. Le cycle propose un espace de pratique et une plateforme de discussion pour toutes et tous, élaboré de concert avec les invité·e·s. Dans ce terrain d'expérimentation, les publics deviennent des participant·e·s acti·f·ve·s, donnant naissance à un event éphémère et récurrent.

Avec

Au croisement de plusieurs disciplines et identités, Habibitch est une artiste-activiste queer femme née en Algérie et basée à Paris, se construisant une pratique artistique aussi éveillée que sa politique.

Utilisant des espaces allant de la scène ballroom à des festivals féministes/queers ou des lieux institutionnels, les performances et prise de parole d’Habibitch sont toujours intersectionnelles, décolonisant le dancefloor partout où elle passe. Danser sa politique et politiser sa danse, punchline de vie de cette artiste couteau-suisse. 

Originaire de Los Angeles, Madeleine Planeix-Crocker est curatrice associée à Lafayette Anticipations.

En 2018, elle y a fondé les  "Warm Up Sessions", un cycle de rencontres publiques et participatives autour des pratiques de training en danse et en performance. Au printemps 2021, elle propose une nouvelle série, "Dérives", qui souhaite contribuer à l'écriture de nouvelles histoires des arts à travers des dialogues co-construits avec des artistes contemporain·e·s. Ses intérêts se portent à la croisée de la recherche et de la curation de performances féministes, queer et intersectionnelles.

Diplômée de Princeton University en études culturelles, Madeleine a obtenu un Master spécialisé en Médias, Art et Création de HEC Paris et un M2 à l’EHESS. Elle y a porté un projet de recherche-création sur les performances féministes et les “safe spaces”, avec l’association Women Safe, où elle mène désormais un atelier de théâtre et d’écriture créative.Madeleine poursuit actuellement une thèse à l’EHESS (CRAL) autour des performances en commun contemporaines en France.

Elle pratique la danse et le théâtre depuis l’enfance.

À propos

Filmographie

- Soul train, émission télévisée américaine, animée et crée par Don Cornelius

Transcrip
tion

Habibitch

Alors aujourd’hui on va parler de waacking, et pour contextualiser un petit peu cette danse que je pratique, je trouvais ça important de faire un petit moment de socio-histoire, parce que l’histoire c’est politique et c’est important.

Alors le waacking est né à la fin des années 60 sur la côte Ouest des Etats-Unis - en Californie plus précisément - et a émergé de la communauté LGBT noire et latinx en club, parce que c’est une danse qui se danse sur du disco et le disco c’est une musique noire et gay - dans le sens homosexuel, et c’est important de le rappeler.

C’est une danse qui est éminemment politique, dans la mesure où c’était une danse de résistance, communautaire voire communautariste - mais on en parlera sans doute plus tard.

C’est important pour moi qui l’incarne d’en parler tout le temps et de re-politiser et ré-historiciser cette danse et cette pratique culturelle qui était donc intersectionnelle et politique dès son origine.

Waacking, let’s go !

 

Madeleine Planeix-Crocker 

Bonjour Habibitch, je suis ravie de t’accueillir pour cette Warm Up Session. 

 

Habibitch

Merci de ton invitation.

 

Madeleine Planeix-Crocker 

Alors j’ai découvert ton travail il y a plusieurs années au festival Loud & Proud à la Gaîté Lyrique lors d’une conférence dansée qui s’appelait “Décoloniser le dancefloor” Au vue des enjeux et de ce que tu avais présenté lors de cette conférence, je trouvais des résonances hyper pertinentes et harmonieuses avec la saison actuelle qu’on accueille ici à Lafayette Anticipations, notamment par l’exposition de Wu Tsang visionary company et il me semble que tu es proche de certain·e·s danseur·se·s de Moved by the Motion, son collectif de collaborateur·rice·s. et notamment avec Tosh Basco.

 

Habibitch

Surtout oui. On se connaît depuis très longtemps. 

 

Madeleine Planeix-Crocker

Ça me semblait être l’occasion assez parfaite. Pour en revenir aux Warm Up Sessions, vu que c’est une série qui prend pour point de départ l’échauffement, le training. Je voulais te demander comme ça à chaud, Habibitch, tu te prépares à quoi ? 

 

Habibitch

C’est une question intéressante parce qu’en plus j’en parlais hier car je chorégraphiais un défilé de mode. Toute la journée j’étais en mode “wow”, je ne me suis jamais préparée à ça dans la vie. Et c’est intéressant car ce qui me stimule c’est justement de ne pas être préparée, c’est d’être surprise en permanence par ce que la vie m’apporte. Alors je ne parle pas du hasard, mais bien du travail que j’accomplis, car le travail que j’accomplis est acharné, quotidien et rigoureux. 

Et du coup ça paye.

Je ne me prépare jamais à ce qui va m’arriver ou à ce que l’on va me proposer. Je ne suis pas une hippie, mais c’est toujours un éternel bonheur, une éternelle surprise de voir où est-ce que ma vie m’amène, car j’en ai eu plein des vies, il y a beaucoup de chapitres. C’est presque plusieurs livres à ce stade.

 

Madeleine Planeix-Crocker

Ce que tu nous as proposé aujourd’hui, on est revenu sur des techniques de base du waacking. Est-ce que tu pourrais nous en dire un peu plus sur la place de la danse libre ou de l’improvisation dans ce style de danse ? 

 

Habibitch

Ce qui est intéressant avec le waacking, c’est que c’est une social dance, une club dance une danse d’échange. C’est une danse de freestyle, c’est une danse peu codifiée, peu ritualisée à l’inverse du voguing par exemple - les gens confondent souvent les deux, c’est pour ça que je me permets de mentionner cette autre danse que je pratique, qui est la danse de la communauté Ballroom, de la Ballroom scene qui est beaucoup plus codifiée, beaucoup plus ritualisée.

Alors que le waacking, malgré les éléments techniques que l’on a pu voir plus tôt, c’est une danse où l’on peut apporter ses propres inspirations, et ses propres envies et ses propres musicalités d’où mon envie de faire une démo sur une musique qui n’avait rien à voir, et en plus il y avait des choses qui avaient besoin de sortir. Je profite des espaces que l’on me donne pour prendre la parole.

Mais j’aime bien aussi décaler et décentrer.

 

Madeleine Planeix-Crocker

Je voulais revenir, faire un petit focus, sur ces gestes très maniérés des stars américaines du cinéma des années 30, 40, que l’on retrouve d’ailleurs dans dans un des nouveaux films de Wu Tsang qui est présenté dans l’exposition et je pense notamment à Bette Davis ou à Lauren Bacall.

Est-ce que tu peux revenir un peu sur l’influence de ces gestes qui sont issus de l’industrie du cinéma américain, très blanc, hétéronormé, sur le waacking?

 

Habibitch

Bien sûr ! C’est l’une des inspirations de base du waacking. C’est une danse de résilience, de résistance et c’est une velléité d’incarner des identités dominantes auxquelles on ne pourrait jamais avoir accès dans la vie réelle. Donc c’est la communauté LGBTQ+, noire et latinx, people of colors who created this dance et bien sûr que dans les années 50, 60 aux Etats-Unis ce n'était pas possible d’accéder à des espaces de pouvoir ou de privilèges pour cette communauté doublement voire triplement marginalisée ou oppressée.

Le regard était porté vers la flamboyance, l’identité normalisée donc l’identité blanche, hétérosexuelle du cinéma hollywoodien, du tapis rouge, de la grandiloquence, de la fabulousness, et c’était ça l’une des inspirations de cette danse qui s’appelait d’ailleurs le punking à la base, et pas le waacking. 

Pourquoi ? Parce que cette communauté marginalisée, queer, LGBTQ+, of colors dont je fais partie est très forte dans ce processus sociologique que l’on appelle le ‘retournement du stigmate’, qui est de prendre une insulte et de la sublimer dans une identité.

C’est le cas pour queer, car queer c’est une insulte à la base et c’est le cas pour punk. Parce que punk dans les années 60 en Californie ça voulait dire “faggot”, ça voulait dire “pd”. Je rappelle que si vous n’êtes pas “pd” vous n’utilisez pas ce terme. Je me permets de l’utiliser pour des questions de sémantique, de terminologie et d’explication - petit regard caméra, c’est important, car c’est à vous que je parle. Et du coup punk c’était l’insulte originelle qui voulait dire “pd” donc cette communauté s’est servie de cette insulte là pour la retourner, pour la réutiliser à son avantage 

Et le punking c’est resté l’une des bases de cette danse là, l’un des éléments techniques de cette danse là qui est l’élément de l’attitude, qui est l'élément de la résistance, de l’affirmation, avec cette inspiration très tapis rouge, très diva, très catching the light on your face, et c’est aussi l’une des beautés de cette danse là justement, toute la puissance et le pouvoir politique à travers le mouvement.

 

Madeleine Planeix-Crocker

A t’écouter, j’ai quand même l'impression que le waacking est avant tout une histoire qui est constituée des histoires des corps qui la dansent, de ce que ces corps représentent et de leurs engagements. Je voulais en venir un peu à tes engagements à toi que tu as pu situer plus précisément ton activisme féministe intersectionelle, antiraciste sur un terrain “en mouvement”. J’adore cette qualification. De quelle manière est-ce que tu dirais que la danse te permet de mieux aborder les enjeux complexes de ce terrain politique et sociale, et vice versa? 

 

Habibitch

Alors l’intersection de ma pratique artistique et de ma pratique politique, elle ne s’est pas faite en un jour, elle s’est faite en plusieurs années, puis elle se fait encore justement, elle est aussi en mouvement cette intersection là.

C’est intéressant parce que justement mes deux veines d’engagements, qui sont la danse et le militantisme intersectionnel, queer, décoloniale, féministe, non-binaire, etc ont longtemps agit en parallèle, où d’un côté j’étais activiste académique, intellectuelle, en tout cas engagée de différentes façons et j’étais danseuse. Et c’était une énorme frustration pour moi que ces deux choses-là soient en parallèle et je ne comprenais pas comment les faire se rencontrer. Ca ne faisait aucun sens que ma pratique de la danse soit désincarnée a fortiori pour une pratique artistique comme la danse, c’est impossible pour moi de la penser de façon désincarnée et ça me faisait chier que mon militantisme soit un militantisme traditionnel et classique

Et j’étais là à me faire fondre le cerveau solo tous les jours en me disant comment tu peux faire, pour politiser ta danse, danser ta politique qui est un peu la punchline que j’utilise souvent. Et justement j’ai crée “Décoloniser le dancefloor”, parce qu’à travers “Décoloniser le dancefloor” qui est une conférence dansée qui a 4 ans cette année, j’intersèque les mouvements que je pratique avec mon activitsme décoloniale, queer, féministe, etc. Je raconte ce que je danse et je danse ce que je raconte, et je navigue entre les deux, et au moment où j’ai créé cette conférence dansée, cette performance, c’est le moment où everything got together.

Et tout a fait sens d’un coup, parce qu’effectivement ce n’est pas un hasard que les danses que je pratique le plus soient le waacking et le voguing qui sont des danses qui viennent des communautés LGBTQ+, racisées, parce que c’est ce que je suis et bien sûr que ça me parle, qu’il y a un dialogue avec ces danses là et que et c’est important pour moi de les ré-historiciser, de les re-politiser, de les re-sociologiser parce que l’histoire est politique et que la danse est politique. L’art n’est pas neutre et la danse l’est encore moi. Et ça fait partie de ma prise d’espace, littérale et symbolique. 

 

Madeleine Planeix-Crocker

Et en parlant d’incarnation, de désincarnation et peut-être même de désidentification ça me fait penser aussi à l'initiative très récente de l’activiste américaine Sonya Renee Taylor et cette initiative s’appelle “The  Body Is Not an Apology” qui est le titre un peu ombrelle d’un projet de manifeste et de rencontres surtout, qui prônent la subjectivation et surtout l'embrassement des émotions et des affects qui traversent des corps marginalisés et invisibilités. Et je voulais en venir peut-être aux émotions qui toi te traversent sur la dancefloor et comment elles pourraient rejoindre celles du terrain militant que tu as convoqué à l’instant.

 

Habibitch

C’est pas facile d’être unapolegtic  embrace your own emotions all the time. 

Spécifiquement dans mon militantisme et dans la partie disons féministe de mon militantisme, on a tendance à dire que le privé est politique et à politiser l’émotion, pas dans le but de rendre tout politique et justement de faire du tout politique mais dans le but de rendre les émotions, les sentiments, les corps et les expressions corporelles valides et légitimes. Et justement, de dénormaliser les normes qui sont des carcans finalement pour les corps et les identités marginalisées et juste de s’incarner en fait dans son propre corps. 

C’est super dur dans le monde occidental de juste s’incarner. Et pour moi la danse, accompagnée de mon discours politique, de notre discours politique - car on est des communautés - c’est un très bon outil politique et émotionnel pour juste se reconnecter. 

Je le vois dans les workshops que je donne ou les masterclass où les moments de transmission que j’ai, que je donne, je sens ces moments-là de reconnexion du public qui est là, qui sont super forts, parce qu’on est construits, on grandit dans des sociétés qui veulent nous déconnecter encore plus en tant que personnes AFAB, en tant que personnes meuf ou identifiées en tant que meufs où on subit un nombre d’injonctions patriarcales, sexistes et racistes - quand on est des personnes racisées - qui sont très difficiles à déconstruire. 

 

Madeleine Planeix-Crocker

Tu as évoqué les communautés qui étaient très proches, dans lesquelles tu travailles et que tu vis finalement, et en fait ça me fait un petit écho par rapport à ce que tu disais dans cette performance “Décoloniser le dancefloor”, que tu t’intéressais avant tout à des danses qui se partagent, et ça rentre en résonnance très forte avec le principe des Warm Up Sessions qui se construisent avec la complicité hybride des artistes invité·e·s et des publics qu’il nous tarde vraiment de retrouver. Pour conclure, je voulais t'entendre un peu plus sur la place de ces communs, de ces communautés dans ta danse, et dans ton terrain à toi.
 

Habibitch

La communauté c’est la vie et ma communauté c’est ma vie. C’est-à-dire que tout ce que je fais c'est avec ma communauté en tête, c’est très important pour moi. Ce n’est pas toujours facile à naviguer parce que quand on a de la visibilité ou quand on représente justement une communauté, ça met de la pression ou ça amène des questionnements de légitimité aussi parfois, ou de place, de prendre trop de place ou de ne pas assez en donner.

Et bien sûr, moi qui me questionne sur les privilèges de façon générale, je vais toujours essayer de redistribuer sur mon réseau le confort que j’acquiers dans cette visibilité à ma communauté, parce que vraiment what I care about is for my community to feel seen, visible, paid, recognize, acknowledge et surtout moins de souffrance en fait, et plus de fluidité, de facilité et vraiment tout ce que je fais c’est mon “end goal”, c’est juste de “empower” - et pas “empuissancer” - ma communauté, de lui apporter de la force, de la puissance autant que faire se peut, et autant que ce que mes larges épaules peuvent encaisser. 

 

Madeleine Planeix-Crocker 

Et elles encaissent déjà beaucoup ! 

Merci d’avoir pris ce temps, dans un programme très chargé, toujours en mouvement, d’avoir partagé avec nous un aperçu dans cet univers du waacking

 Merci vraiment Habibitch de cette occasion, enfin, de collaborer ensemble ; et merci à vous toutes et tous derrière vos écrans de nous rejoindre pour ce petit instant, et à bientôt on l’espère.

 

Habibitch

Merci d’avoir regardé !

 

Madeleine Planeix-Crocker 

A bientôt !