La revanche de l'animisme et le retour des sorcières

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La revanche de l'animisme et le retour des sorcières

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Au coeur de l'exposition Rachel Rose, Teresa Castro nous fait part du retour des sorcières à l'ère de l'urgence climatique et de l'effondrement du vivant.
En partant du travail de Rachel Rose ainsi que des textes de la philosophe australienne Val Plumwood, Teresa Castro, cette historienne qui travaille sur liens entre cinéma et animisme, s'intéresse à ce que ce retour des sorcières nous dit sur notre moment présent. Il y est question d'expérience de la nature, d'écoféminisme, de raison écologique … et de la revanche de l'animisme.
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jeudi 20 août 2020
de 19h à 19h23

Avec

Teresa Castro est maîtresse de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles à l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3.
Une partie de ses recherches récentes porte sur les liens entre cinéma et animisme, l'éco-criticisme et les formes de vie végétales. Dans ce cadre, elle a récemment publié «The Mediated Plant» (E-flux, septembre 2019) et co-édité le livre collectif Puissances du végétal et cinéma animiste. La vitalité révélée par la technique (Presses du réel, à paraître en avril 2020).

À propos

Bibliographie

Chollet, Mona. Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Paris, Éditions Zones, 2018, 256 p.

Castro, Teresa et Laura Mulvey. Au-delà du plaisir visuel. : Féminisme, énigmes, cinéphiles (introduction au recueil de textes). Mimésis, 2017.

Descola, Philippe. Par-Delà Nature et Culture. Paris, Gallimard, 2005.

Epstein, Jean. Esprit de cinéma, Genève-Paris, Éditions Jeheber, 1955, p. 11.

Federici, Silvia. Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Marseille/Genève-Paris, Éditions Senonevero/Éditions Entremonde, 2014, 459 p.

Freud, Sigmund. Totem et tabou, Paris, 1913. 

Ingold, Tim. Being Alive. Essays on Movement, Knowledge and Description, London, Routledge, 2011.

Lindsay, Vachel. De la caverne à la pyramide : écrits sur le cinéma (1914-1925). Paris, Librairie Klincksieck, 2012, 344p.

Merchant, Carolyn. The death of Nature ; woman, ecology and the scientific revolution, New York, Paperback, 1980.

Mulvey, Laura. Plaisir visuel et cinéma narratif, traduit de l’anglais par Valérie Hébert et Bérénice Raynaud, ([1975] 1993), CinémAction, « 20 ans de théories féministes sur le cinéma », no 67, p. 17-23.

Plumwood, Val. Feminism and the Mastery of Nature. London: Routledge, 1993.

Plumwood, Val. Nature in the Active Voice, Australian Humanities Review, no. 46, 2009: 127–28. 

Plumwood, Val. Environmental Culture: The Ecological Crisis of Reason. London : Routledge, 2001.

Plumwood, Val. The Eye of the Crocodile. Edited by Lorraine Shannon. Canberra, Act, Australia, Australian National University E Press, 2012.

Taussig, Michael T. The Devil and Commodity Fetishism in South America. Chapel Hill N.C., University Of North Carolina Press, 2010.

Tylor, Edward B., La Civilisation primitive (Primitive Culture : Researches into the Development of Mythology, Philosophy, Religion, Language, Art and Custom, 2 vol., 1871), trad. P. Brunet et E. Barbier, 2 vol., Paris, 1876-1878.

Viveiros De Castro, Eduardo. Perspectivisme et multinaturalisme en Amérique indigène, Journal des anthropologues, 138-139 | 2014.

“Un Indigène Écologiste a Été Sauvagement Tué Au Guatemala.” Reporterre, Le Quotidien de l’écologie, 20 June 2020. Accessed 28 July 2020. ‌

“SORCIÈRES : Subversives, Puissantes & Marginal[isé]es.” fanzine, CLITKONG n°2, réalisée par l’artiste sorcière Lia Vé, 2017.

Filmographie

Häxan : La sorcellerie à travers les âges (Häxan) 1922. Réalisation de Benjamin Christensen. Danemark, Suède. Svensk Filmindustri. 

Quand nous étions sorcières (Einitréð). 1989. Réalisation de Nietzchka Keene. Islande. 

Transcrip
tion

Bonjour, je suis Teresa Castro, maîtresse de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université Sorbonne Nouvelle, je suis historienne de l’art de formation et avant de faire ma conférence sur le retour de sorcières et la revanche de l’animisme je vais un tout petit peu expliquer comment j’en suis arrivée à ce sujet. 

Il y a quelques mois, bien avant que la pandémie de Covid 19 vienne bouleverser notre quotidien, accentuant de vieilles fractures et créant des nouvelles, on m’avait proposé d’imaginer une conférence dans le cadre des événements associés à l’exposition Rachel Rose à Lafayette Anticipations. L’idée était non pas de faire une conférence sur l’artiste – dont je ne suis aucunement spécialiste –, mais de réfléchir à une discussion autour de certains thèmes qui émergent de son travail. 

À l’époque, l’une des rares choses que je savais de Rachel Rose, c’est qu’elle avait créé des collages pour illustrer le très célèbre essai de la théoricienne britannique Laura Mulvey, « Plaisir Visuel et Cinéma Narratif ». Il s’avère que je connais Laura Mulvey et que j’ai rédigé une introduction pour un recueil de ses textes traduits en français. J’ai trouvé cette coïncidence de bon augure – et effectivement j’ai vite compris que certaines thématiques chères à l’artiste croisaient mes propres intérêts de recherche actuels : l’humain et le non-humain, l’animé et l’inanimé, le scientifique et le magique. 

Inspirée notamment par la vidéo Wil-o-Wisp, mais aussi par une image aussi intrigante et suggestive que The Camargue Horse, j’ai donc proposé une conférence intitulée « La revanche de l’animisme et le retour des sorcières ». Cette présentation, que j’ai voulu enregistrer ici, dans l’espace de l’exposition, est donc cadrée par le travail de Rose, mais ne porte pas sur lui. À l’aide toutefois de ses films, de la scénographie de l’exposition et de la présence de ces sculptures quasi-totémiques qui sont les Borns et les Autoscopic Eggs ; à l’aide aussi de quelques lectures de textes (notamment de Silvia Federici et Val Plumwood) et d’extraits de films, je souhaite faire quelques suggestions sur ce que « le retour des sorcières » nous dit sur notre moment présent. Il sera question d’expérience de la « nature », d’éco-féminisme, de raison écologique et de revanche de l’animisme. Mais il sera aussi question de cinéma, de cinéma animiste, du cinéma comme forme de ré-enchanter le monde, du cinéma enfin comme une autre manière de voir et d’imaginer le rapport avec le monde et tout ce qui nous entoure.

Commençons toutefois avec le retour des sorcières … car les sorcières font retour.

Elles sont partout, des manifestations dans les rues de différents pays du monde aux séries Netflix. En France, le best-seller de Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, illustre et explore à la fois ce phénomène culturel complexe et recelant de contradictions. Comme le résume Cholet, et je la cite, « davantage encore que leurs aînées des années 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure ». La sorcière incarne la femme insoumise, celle qui incite à la révolte. Bien qu’on puisse l’oublier – en particulier lorsque des grandes enseignes nous incitent à devenir « des sorcières des temps modernes » et à acquérir des cristaux et des bâtons de sauge bon marché –, l’accusation de sorcellerie tue encore. Des chasses aux sorcières comparables à celles qui ont ébranlée l’Europe et le soi disant « Nouveau Monde » à l’aube de l’époque moderne continuent de sévir en Afrique et en Amérique du Sud, accompagnant des processus de privatisation des terres et des ressources communales. Selon l’historienne et féministe Silvia Federici, entre 1991 et 2001, 23 000 sorcières ont perdu la vie en Afrique. Pour sa part, l’anthropologue Michael Taussig a suggéré, à partir de son terrain en Amérique du Sud, que les croyances diaboliques surviennent dans les périodes où un mode de production remplace un autre. Encore il y a quelques semaines, j’apprenais avec consternation que le maître herboriste et guide spirituel maya Domingo Choc Che avait été brûlé vivant au Guatemala. Accusé de sorcellerie en 2020, Domingo Choc Che travaillait notamment à la préservation de plantes médicinales. Ironiquement, le concept de « sorcellerie » (tout comme la notion chrétienne de « diable ») était inconnue dans plusieurs sociétés andines et précolombiennes avant l’arrivée des Européens.           

Comme l’évoque de façon suggestive le film Wil-o-Wisp, les sorcières du passé maitrisaient elles aussi la connaissance des propriétés des herbes et des plantes. Toute sorcière a son herbier. Ce savoir empirique, transmis de génération en génération, leur permettait non seulement de fabriquer des remèdes, mais de contrôler la procréation – d’ailleurs, beaucoup de « sorcières modernes » s’intéressent à nouveau à la phytothérapie à visée gynécologique (pas nécessairement les plantes comme méthodes abortives, mais comme façon de soulager des règles douloureuses ou des troubles liés à la ménopause, par exemple). 

Dans son étude centrale sur les chasses aux sorcières, et qui est venu révolutionner des approches reconduisant souvent des poncifs misogynes, Federici insiste sur la façon dont le processus d’accumulation primitive des richesses, essentiel au développement du capitalisme et de sa division sexuée du travail, s’est fait aux dépens des femmes et de leurs corps (l’ouvrage est aussi une critique féministe très constructive des apports de Marx et de Foucault). Afin de les avilir et de les confiner au travail reproductif, il fallait anéantir le quelque contrôle qu’elles avaient sur leur corps et les transformer dans des « machines à enfanter ». 

La chasse « aux sorcières » a joué un rôle central dans ce processus. 

L’accumulation primitive des richesses et la chasse aux sorcières constituent la toile de fond de Wil-o-Wisp. Elspeth Blake, la mystique et guérisseuse du film, vit d’abord dans un terrain public du Somerset avant que sa maison ne prenne feu et qu’elle se métamorphose en un animal : une vache. La privatisation des terres et l’expropriation des communaux (des lieux appartenant à tous, servant à l'entretien des bestiaux, à la fourniture de petit bois de chauffage ou encore au ramassage d’herbes si chères aux sorcières) a été un autre élément capital dans la transition du féodalisme au capitalisme. Dans ce monde où les paysans et les artisans se paupérisaient, des centaines de milliers de femmes furent sauvagement torturées et mises à mort, accusées d’avoir déclenché des tempêtes, détruit des récoltes, tué des nourrissons, rendu impuissants des hommes. Plus globalement, il fallait discipliner leurs corps et leurs esprits déraisonnables (qui sont devenus à terme des esprits névrosés, frappés d’hallucinations, hystériques). La marginalisation des sages-femmes, pourtant si présentes dans les villes au XIIIe et au XIVe siècles, réalisant elles-mêmes des césariennes, et faisant passer la vie de la mère avant celle du fœtus, en est encore un autre exemple. 

Marqué par la violence, le monde que les ennemis d’Elspeth ont voulu détruire était un monde où subsistait encore, et cela malgré les efforts de l’Église, de la philosophie mécaniste et du rationalisme, une vision magique du monde. Le crime le plus grave des sorcières et des guérisseuses était peut-être celui de veiller sur les non-humains : s’occuper des animaux, guérir avec des herbes, honorer arbres, pierres, sources d’eau... En effet, il a fallu vaincre et humilier les sorcières (essentiellement des paysannes) pour marquer le coup de l’asservissement des femmes, mais aussi pour ensevelir une conception du monde et de la nature incompatible avec la discipline capitaliste du travail. 

Les dons d’Elspeth, la sorcière, « reposaient sur l’équilibre divin qui relie tous les être vivants », apprend-on dans le film de Rachel Rose; autrement dit, rien ne sépare Elspeth du monde qui l’entoure. Ce monde, cette nature, étaient magiques, enchantés, doués d’une vie, d’une âme. Comme l’ont fort bien remarqué une série d’auteures associées à ce qu’on appelle l’éco-féminisme, la modernité s’est construite en Europe non seulement sur le dualisme nature / culture, mais sur une approche genrée de la nature – et « naturalisante » des femmes. 

Cette féminisation de la nature a une très longue histoire, remontant jusqu’à l’Antiquité. Malgré cela, ce fut la modernité qui a remplacé la métaphore archaïque de la nature comme mère nourricière bienveillante par l’image de la nature comme une femme sauvage qu’il faut dompter et dominer et dont on peut désormais percer ou pénétrer les secrets ou mieux, extraire sans pudeur ni regrets les ressources. Comme l’explique Carolyn Merchant dans son livre The Death of Nature, la sorcière en est venue à incarner cette image négative des femmes / de la nature. Au début de l’époque moderne – l’apogée de la chasse aux sorcières –, la raison philosophique s’est donnée pour but de maîtriser et de dominer la nature, et avec elle les femmes et leurs corps, leurs émotions, leur animalité soi-disant « naturelle ». Le paradigme mécaniste avait lui aussi déclaré la guerre aux visions magiques et animistes de la sorcellerie. La terre devait maintenant être drainée, creusée, fouillée, essartée.           

Ce n’est pourtant pas de ces films si nombreux sur les sorcières et la sorcellerie que j’aimerais vous parler. Je souhaite plutôt revenir à la question d’une vision magique du monde. Plus concrètement encore, je souhaite revenir à l’animisme – à l’animisme du cinéma. 

Aujourd’hui, grâce aux travaux d’anthropologues si différents comme le français Philippe Descola, le brésilien Eduardo Viveiros de Castro ou le britannique Tim Ingold, l’animisme s’entend en plusieurs sens et n’est plus la notion dépassée et teintée d’évolutionnisme qu’elle a été autrefois. Désignant, au XIXe siècle, la croyance qu’un grand nombre d’entités non-humaines possèdent une âme, l’animisme a longtemps été compris comme le premier stade de la religion, caractéristique des « peuples sauvages », ou peu « civilisés ». Cette théorie, forgée par l’anthropologue britannique Edward Tylor a rencontré un succès sans précédents et dominé pendant presque un demi-siècle les recherches des anthropologues, laissant sa trace dans d’autres domaines, comme la psychanalyse, la psychologie, la philosophie. Freud lui-même discute de l’animisme de l’enfant et du névrosé, l’opposition de l’archaïque par rapport au civilisé devenant chez lui l’opposition du normal au pathologique. Au début du XXe siècle, l’assimilation du fou, du primitif et de l’enfant connaît un important épanouissement : ils sont tous des figures de l’altérité qui défient la « raison logique ». À moyen terme, pourtant, l’association entre l’animisme et l’évolutionnisme, ainsi que le glissement vers la notion ambiguë de « mentalité primitive » expliqua sa perte. A partir de la Deuxième Guerre Mondiale, le terme d’animisme se fait plus rare. 

Et pourtant, dans le cadre d’une critique de la raison moderne de plus en plus développée et nécessaire (je vais y revenir), la notion d’animisme est presque devenue aujourd’hui le marqueur d’une nouvelle « modernité » : une façon éminemment contemporaine et actuelle d’être au monde, soucieuse d’instaurer un rapport plus harmonieux avec la Terre et nos camarades non-humains. D’ailleurs, si les sorcières font retour, elles le font justement dans un contexte marqué par l’urgence climatique et l’effondrement du vivant. Cette conscience accrue des enjeux environnementaux et de leur lien avec un système d’appréhension du monde qui instrumentalisa la nature est certainement essentielle pour comprendre le retour des sorcières. Leur lien avec l’éco-féminisme, qui propose une nouvelle éthique de l’environnement et refuse les récits catastrophistes, est aussi évident. Tout comme les éco-féministes, les sorcières avaient déjà pointé de leur nez crochu dans les 1970 ; cela dit, l’intérêt de plus en plus fort pour ces questions va de pair avec la résurgence d’une militance écologique et féministe, plus que jamais nécessaire.                     

Qu’est-ce que le cinéma a à voir dans tout ça ?

Depuis ses débuts, le cinéma a été pensé comme un médium animiste, capable d’animer, ou de ré-animer, les êtres et les choses du monde, de percevoir des « personnes » ailleurs que chez les humains. Comme le résumait le poète américain Vachel Lindsay dans ce qu’on considère le premier livre théorique consacré au cinéma – L’Art du Cinéma / The Art of the Moving Picture (1915) –,   la caméra possède « une espèce de pouvoir de sorcellerie [a kind of Halloween witch power] ». Je dirais, avec des mots plus actuels, que le cinéma a capacité de cadrer le non-humain de façon très généreuse, nous invitant potentiellement à imaginer des nouvelles éthiques du respect et du soin, si urgentes aujourd’hui.

Historiquement, la théorie et la critique cinématographiques ont orienté cette idée dans deux directions, parfois (mais pas toujours) attenantes. D’un côté, il a maintes fois été suggéré que le cinéma révèle ou fabrique des « vies », voire qu’il engendre des intentionnalités – y compris une intentionnalité machinique et donc non-humaine qui lui serait propre. De l’autre, on a postulé que le cinéma invite le spectateur - cette figure labile réduite au départ, et sauf rares exceptions, à une abstraction dépourvue de contours genrés, sociologiques ou autres -  à renouer avec des croyances et des modes de pensée qualifiés, selon les contextes, de « primitifs », « sensibles » ou « archaïques ». 

L’exemple des films sur la croissance et les mouvements des plantes est, à cet égard, significatif. Leurs images en accéléré ne cessent d’émerveiller les spectateurs : grâce à la capacité du cinéma à condenser le temps, des pousses transpercent le sol en quelques secondes, des tiges se hissent fiévreusement vers la lumière et des fleurs éclosent en un clin d’œil. Autrement dit, le végétal s’anime devant une multitude de montres détraquées, dont les aiguilles virevoltantes fournissent à l’écran la mesure d’un temps devenu désormais une matière plastique. Grâce au cinéma, le mouvement du végétal rendu visible devient de surcroît expressif : le liseron danse, la passiflore frissonne, la médéole tournoie. Ces films semblent ressusciter ce que les herbiers des botanistes dessèchent et écrasent entre leurs feuilles.

Mais en « donnant vie », ces films vont plus loin. Comme le suggère le cinéaste français Jean Epstein, je le cite : « Le ralenti et l’accéléré révèlent un monde où il n’y a plus de frontières entre les règnes de la nature. Tout vit ». Paradoxalement, le cinéma, enfanté par la modernité technologique et si souvent pensé comme l’avatar de l’objectivité et du naturalisme (compris au sens d’ontologie spécifique à la société moderne occidentale) devient l’instrument de l’« animisme », c’est-à-dire (et ici de façon très généraliste) d’un ensemble varié de processus d’imputation de « personne ». Plus encore, en bouleversant les « règnes de la nature », il balaye avec eux les perspectives anthropocentriques sur l’humain et le vivant et vient troubler le dualisme sujet / objet. En somme, le cinéma vient potentiellement nous aider à accomplir cette tâche essentielle et de plus en plus urgente que la philosophe éco-féministe Val Plumwood décrivait comme « le combat pour penser différemment ». 

 Je la cite encore: 

"Free up your mind (…). Help us re-imagine the world in richer terms that will allow us to find ourselves in dialogue with and limited by other species’ needs, other kinds of minds. (…) The struggle to think differently, to remake our reductionist culture, is a basic survival project in our present context. I hope you will join it."

Décédée en 2008, à l'âge de 68 ans, Val Plumwood était une philosophe et éco-féministe sans, à ma connaissance, aucun intérêt particulier pour le cinéma. À partir des années 1970, elle s'est engagée dans une critique radicale du concept occidental de la nature, exposée dans son ouvrage classique de 1992, Feminism and the Mastery of Nature. En février 1985, lorsqu’elle fait du kayak toute seule, Plumwood survit miraculeusement à une attaque de crocodile. Cet événement traumatisant, qui a changé sa vie, l'a conduit à réfléchir sur le sens d'être une proie, un repas pour un animal. Mais c’est plutôt son ouvrage de 2002, The Ecological Crisis of Reason, que j’aimerais citer (les livres de Plumwood ne sont toujours pas traduits en français – la traduction d’un texte relativement court, « Nature in the Active Voice », publié en 2009, va toutefois paraître en août 2020 aux PUF et on s’en réjouit – je remercie le traducteur de l’ouvrage, Laurent Bury, de m’avoir transmis ces informations).    

Informé par la pensée féministe et la connaissance des philosophies indigènes, The Ecological Crisis of Reason développe certains arguments déjà exposés dans Le féminisme et la maîtrise de la nature, arguant que le rationalisme occidental (entendu au sens d’un « culte » presque pathologique de la raison) a non seulement favorisé le dualisme humain / nature, mais déformé de nombreuses sphères de la vie et de la culture humaines. La raison moderne aboutit, par exemple, à un système économique artificiellement détaché du monde, qui profite et normalise des processus massifs de dégradation de la biosphère et qui au lieu d’envisager « la nature » comme une condition de possibilité, la réduit à un arrière-plan immanent. Se met ainsi en place ce que Plumwood appelle une science « sado-impassible » (une science instrumentale et productiviste visant à maitriser, à contrôler et à anticiper le profit). Selon Plumwood, c’est bien ce rationalisme là qui est à l'origine de notre crise écologique contemporaine, rendant pratiquement impossible d’envisager les non-humains comme des agents à part entière, ou comme des êtres communicatifs ou / et des systèmes sensibles, sencients ou « conscients » (mindful / aware) autrement que par des moyens humains. Le projet de Plumwood n'est pas de se débarrasser de la raison, ni de devenir animiste (comment pourrait-on en vrai ?), mais de réviser « nos concepts de rationalité » afin de « les rendre plus écologiquement conscients et responsables ». En d'autres termes, elle souhaite faire de la raison non pas « un moyen de domination et de mort », mais « un moyen de libération et de vie ».

Le cinéma n’est évidemment pas le seul médium à avoir la capacité d’explorer les pouvoirs de l’imagination et de l’empathie. Mais il a des puissances particulières. Comme je l’ai déjà dit, il est capable de transformer des objets en sujets, transformant des êtres sur lesquels nous ne pensons pas en des termes subjectifs dans des créatures douées d’intentionnalité. Le cinéma fait cela très bien. J’aimerais le souligner, car il est souvent discuté dans des termes ouvertement négatifs, comme le fer de lance disciplinaire, voyeuriste et colonialiste qu’il a aussi été – et qu’il est toujours. La caméra a servi de nombreux projets, parmi lesquels la domination destructrice du monde et de ses habitants, humains et non-humains. Mais ce serait réducteur de croire que le cinéma est seulement un médium objectivant, un outil de la domination. À beaucoup d’égards, le cinéma nous rappelle que nous n’avons jamais été totalement modernes ; il est sans doute capable de restaurer, je cite Plumwood, «the butterfly wing-dust of wonder that modernity stole from us ». Je conclus justement avec une citation de Plumwood – très suggestive, comme à son habitude…. Merci de m’avoir écouté !