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Puiser dans les sources de l'amour pour découvrir le travail hybride et engagé de l'artiste Gaëlle Choisne, tel est le parcours proposé pour cette deuxième séance de Dérives.

De la pensée amoureuse selon Roland Barthes à la prosodie d'Audre Lorde, en passant par les compositions "vaudouesques" de Carmen Brouard et les recettes haïtiennes de sa mère, l'artiste dévoilera les ingrédients qui nourrissent son imaginaire actuel et ses créations à venir.
 
En échange avec Madeleine Planeix-Crocker, curatrice associée à Lafayette Anticipations.
 
La discussion est suivie de la diffusion du film The Sea Says Nothing de Gaëlle Choisne, disponible ensuite au visionnage une semaine sur notre médiathèque.
 
Cette discussion a lieu à l'occasion de la participation de Gaëlle Choisne au programme de soutien à la production "À l'œuvre" de Lafayette Anticipations et de la sortie prochaine de sa monographie chez protée publisher. 
 
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Comment participer à l'écriture d'une autre histoire des arts, iconoclaste, audacieuse et inclusive ? Dérives, plonge au cœur de l'univers des artistes.
Au travers de conversations qui dévoilent la diversité de leurs inspirations, les créat·eur·rice·s révèlent de nouvelles cartographies célébrant la porosité des mondes et l'hybridité des références qui font les œuvres. Dérives propose ainsi d'être au plus près de la pensée et de l'émotion de notre temps, au gré des images, des sons, des visions qui nourrissent les artistes et leurs mondes. 
 
Un cycle de rencontres, au rythme de deux conversations par saison, proposé par  Madeleine Planeix-Crocker.
Gaëlle Choisne dans les ateliers de production de Lafayette Anticipations

Sensible aux enjeux contemporains, la pratique de Gaëlle Choisne rend compte de la complexité du monde, de son désordre politique et culturel, qu’il s’agisse de la surexploitation de la nature, de ses ressources ou des vestiges de l’histoire coloniale, où se mêlent traditions ésotériques créoles, mythes et cultures populaires.

Ses projets sont conçus comme des écosystèmes de partage et de collaboration, des poches de « résistance » où se créent de nouveaux possibles, notamment avec le projet Temple of Love. Initié à partir de l’essai inédit sur l’amour de Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (1977), Gaëlle Choisne ajoute au concept d’amour une dimension politique en rendant hommage aux corps invisibilisés, aux âmes minoritaires et fragilisées ainsi qu’aux coeurs dépossédés.

Temple of love est un projet évolutif se définissant au travers de ses modes d’apparition et de sa genèse en fonction de ses invitations et de sa localisation.

Originaire de Los Angeles, Madeleine Planeix-Crocker est curatrice associée à Lafayette Anticipations.

En 2018, elle y a fondé les "Warm Up Sessions", un cycle de rencontres publiques et participatives autour des pratiques de training en danse et en performance. Au printemps 2021, elle propose la série "Dérives" qui souhaite contribuer à l'écriture de nouvelles histoires des arts à travers des dialogues co-construits avec des artistes contemporain·e·s. Ses intérêts se portent à la croisée de la recherche et de la curation de performances féministes, queer et intersectionnelles.

Madeleine est également co-directrice de la Chair “Troubles, Dissidences et Esthétiques” au Beaux Arts de Paris et membre permanent du Conseil Scientifique de le Recherche de l’ESAD de Reims. 

Diplômée de Princeton University en études culturelles, Madeleine a obtenu un Master spécialisé en Médias, Art et Création de HEC Paris et un M2 à l’EHESS. Elle y a porté un projet de recherche-création avec l’association Women Safe, où elle mène désormais un atelier de théâtre et d’écriture créative. Madeleine poursuit actuellement une thèse à l’EHESS (CRAL) autour des performances en commun contemporaines en France.

Elle pratique la danse et le théâtre depuis l’enfance.

Bibliographie

- Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Editions du seuil, 1977

- Audre Lorde, De l’usage de l’érotisme : l'érotisme comme puissance, 1978

Transcription

Madeleine Planeix-Crocker

Bonjour, je m'appelle Madeleine Planeix-Crocker et je suis curatrice associée à Lafayette Anticipations. Et aujourd’hui j’ai le plaisir d’accueillir l’artiste Gaëlle Choisne avec qui on va puiser dans des sources de l’amour. A l’écoute de son mantra à l’instant, on comprendra que parler d’amour pour Gaëlle, c’est aussi parler de self-love, de respect, d’énergies, et de limites. Faire œuvre avec ces concepts et les questionnements qu’ils engendrent, tel est le cheminement choisi par Gaëlle et que l’on va essayer de partager avec vous aujourd’hui. En effet, dans Dérives, les sources servent  de portails aux œuvres, dans un mouvement d’appel et de réponse, de cric crac, qui aura une résonance particulière avec les thématiques abordées aujourd’hui.

 

Extrait Mantra Gaëlle Choisne 

L’amour est politique, mon corps est politique

Je m’aime et me respecte de manière inconditionnelle

Je respecte les autres mêmes si les autres ne me respectent pas car je me respecte

Je suis positive, je suis optimiste pour ne pas faire plaisir à celleux qui veulent me faire couler

Savoir dire non me permet d’être libre, non au totalitarisme de masse par exemple

Je respecte la nature, je respecte MA nature même si les autres me jugent

Ma vie est formidable

Je dois me le répéter pour que cela existe dans la réalité

Ma gratitude est sans limite

 

Madeleine Planeix-Crocker

Bonjour Gaëlle.

 

Gaëlle Choisne

Bonjour Madeleine !

 

Madeleine Planeix-Crocker

Alors, parler d’amour. C’est un sacré programme, qui pourrait commencer par un séminaire, puis un traité, et c’est exactement la trajectoire qui a été suivie par Roland Barthes en 1977, avant la publication de son ouvrage Fragments d’un discours amoureux. Ce qu’il y fait c’est une sorte de chorégraphie des sentiments et des affects, sur la musicalité très courte et effrénée des fragments, donc un sacré périple. Et on va en écouter un morceau à l’instant.

 

Gaëlle Choisne (lecture extrait “Aimer l’amour” Roland Barthes Fragments d’un discours amoureux )

“Aimer l’amour. ANNULATION. Bouffée de langage au cours de laquelle le sujet en vient à annuler l’objet aimé sous le volume de l’amour lui-même : par une perversion proprement amoureuse, c’est l’amour que le sujet aime, non l’objet [...] Voilà donc l’autre annulé sous l’amour. De cette annulation je tire un profit certain. Dès qu’une blessure accidentelle me menace - une idée de jalousie par exemple -  je la résorbe dans la magnificence et l’abstraction du sentiment amoureux. Je m'apaise de désirer ce qui, étant absent, ne peut plus me blesser. Cependant, aussitôt, je souffre de voir l’autre que j’aime ainsi diminué, réduit et comme exclu du sentiment qu’il a suscité. Je me sens coupable et je me reproche de l’abandonner. Un revirement s’opère, je cherche à le désannuler, je m’oblige à souffrir à nouveau.”

 

Madeleine Planeix-Crocker

Alors ton projet en cours Temple of Love part des Fragments d’un discours amoureux de Barthes pour proposer une nouvelle vision de l’amour qui est basée sur l’hospitalité, le respect et la résistance. Tu as proposé une préface à Bétonsalon en 2018 et tu oeuvres actuellement au prochain chapitre “Aimer l’amour” qui est actuellement en cours de production dans les ateliers de Lafayette Anticipations pour une exposition à la Triennale du New Museum. 

Je voulais en revenir à un détail sur lequel on pourrait finalement survoler en lisant les Fragments mais qui me semble fondamental à ton projet du Temple of Love.

Finalement Barthes ne cible en vérité ni une femme ni un homme dans son texte, mais s’adresse plutôt à l’être aimé, dé-genré.

En quoi ce choix d’adresse résonne avec ta vision globale du Temple of Love ?  


 

Gaëlle Choisne

C’est vrai que ce projet Temple of Love est complexe et simple à la fois. Finalement, il est une adresse ou une possibilité de visibilité de minorité, donc je pensais qu’au-delà de la question de l’amour que Roland Barthes met en place dans cet essai - assez inédit d’ailleurs - je trouve que c’était une belle coïncidence que finalement étant homosexuel il avait écrit ce livre pour un de ces étudiants dont il était amoureux, il n’a d’ailleurs jamais dit, jamais prononcé son amour mais écrit ce livre. Et en fait cette idée du genre autant elle est une promotion dans Temple of Love de la fluidité aussi des genres, mais d’une certaine manière j’aime beaucoup l’idée avec Roland Barthes qu’il s’agit plus d’énergies; finalement une énergie féminine et une énergie masculine. Et aussi ça rejoint tout une spiritualité qui va souvent nommer ça le 'Yin' et le ‘Yang’ par exemple.

Finalement c’est aussi une manière de s'identifier quelque soit notre genre et notre sexe à ces Fragements, d’une manière plus simple. Ensuite ce texte est à chaque fois pour moi une nouvelle traduction que je vais transférer ou… à une échelle plus large que l’intimité de deux énergies masculine ou féminine.

Et pour ce chapitre particulièrement, cette question de l’annulation de l’amour finalement en transférant un sujet en objet, je trouvais que c’était aussi très contemporain cette manière et ce rapport au monde de voir tout comme objet consommable - en fait une marchandise finalement. Et donc je transfère finalement cette idée là de manière plus générale, de notre rapport au monde qui est liée à une idée coloniale d’un rapport au monde inanimé et sans vibration. Et donc voilà comment je vais transférer ça au travers de sculpture et une installation ça ça reste une question à développer que je fais grâce aussi à Lafayette Anticipations.

 

Madeleine Planeix-Crocker

Et quelle est la place que tu accordes aux communautés et aux écosystèmes finalement dans la création de ce projet Temple of Love ?

 

Gaëlle Choisne

En fait il fonctionne complètement comme un écosystème donc ce mot est assez juste, c’est-à-dire que finalement il est vivant, il grandit, il se définit en fonction de son apparition, il est... donc il se redéfinit en permanence. Et, surtout, l'idée principale est l’invitation, l’hospitalité et la collaboration. Donc ça m’amène à travailler avec différentes communautés. Pour le Musée d’art moderne de Paris (MAMVP) on a travaillé avec, enfin j’ai travaillé avec la House of Ninja. On a collaboré sur cette performance pendant la Nuit Blanche. 

 

Madeleine Planeix-Crocker

Donc des danseur.se.s.

 

Gaëlle Choisne

Qui sont danseur·se·s de voguing spécifiquement et c’est pour moi une communauté qui est extrêmement importante parce que l’histoire du voguing étant très politique, s’est importée avec Lasseindra, the Mother, en France. Donc c’est une communauté queer, trans, homosexuelle, afro-américaine initialement mais voilà là on est dans un contexte français où finalement les danseur·se·s peuvent se retrouver et affirmer leur corps, leur genre, leur manière d’être sans avoir à être jugé·e·s ou exlu·e·s tout simplement. Donc ça c’est une des communautés avec lesquelles j’ai travaillé. J'ai travaillé avec d’autres communautés comme l’Ecole des Actes aussi. 

Mais pour revenir à cette question de l’écosystème, c’est vraiment comme une retranscription et une retraduction de l’écosystème naturel, végétal. Donc j’avais lu le livre, enfin je suis tombée sur le livre de Bill Mollison qui est en fait un théoricien, biologiste, australien qui a été le premier à définir finalement ce qu’était la permaculture. C’est un mot qui est occidental, la permaculture c’est ce qu’on appelait avant, ce qu’on appelle ‘les jardins créoles’, c’est une manière de cultiver de manière, en apparence chaotique, pas du tout dans nos modes d'agriculture occidentale, très linéaire, très cadré. Mais là en fait c’est vraiment l’idée que chacun·e dépend de l’autre : une plante va servir à une autre plante. Il y a toute une conception finalement assez ingénieuse du design de la permaculture que je mets, que j’applique dans ma pratique artistique et dans Temple of Love

Donc dans le cadre de la collaboration avec House of Ninja, on a donc proposé cette danse dans le musée alors que les gens regardaient à l’extérieur, deux écosystèmes se confrontent d’une certaine manière : un intérieur et un extérieur. Évidemment on peut penser tout de suite aux vitrines d’Amsterdam. On a une sorte d’ambiance étrange, où on voit des gens, donc des figures humaines danser sans musique, on n’a pas accès à la musique de l’extérieur et on entend ces mantras décoloniales - que j’ai volontairement féminisés - et on a accès à ces jardins créoles que j'ai créé avec la ville de Paris.

Et donc j’ai mêlé des plantes médicinales, des plantes et des légumes, des plantes de potager et des plantes exotiques finalement dans des compositions complètement aléatoires et formelles. 

Et en plus, on a travaillé avec une association qui s’appelle Espace, qui est une association pour aider des personnes en réinsertion professionnelle grâce à l’écologie urbaine. Pour moi c’est des moments aussi où je rencontre l’autre, je rencontre d’autres personnes qui ne sont pas de mon milieu et avec qui on peut avoir un moment de partage et de création en fait, collective. C’est très très beau.

 

Madeleine Planeix-Crocker

On va poser notre regard sur le prochain chapitre de Temple of Love “Adorable”, qui part également des Fragments de Barthes et tu y présentes ton film The Sea Says Nothing, qui est une forme d’hommage à la compositrice haïtienne Carmen Brouard qui est née en 1909. Carmen mêle des sonorités de musique classique avec des références à la culture vaudou, qui donne finalement un résultat assez unique et qui a été complétement invisibilisé par une industrie de la musique qui à l’époque - et encore de nos jours - est peu attentionnée aux contributions de compositrice femmes de couleur. Dans l’extrait que l’on va voir du Sea Says Nothing on va pouvoir témoigner finalement à la fois de la Sonate vaudouesque de Carmen mais que tu as également mis en superposition avec un film de Jean Renoir de 1927 qui s’appelle Sur un air de Charleston

 

Madeleine Planeix-Crocker

Alors à mon sens la mise en abîme qu’on vient de témoigner permet une superposition de la vue et de l’ouïe qui fait surgir un paradoxe que je voulais te présenter et en discuter : celle qu’on entend - donc la musique de Carmen Brouard - n’est pas celle qu’on voit en matière de visibilité sociale et politique - donc Brouard elle-même. Et celui qu’on voit - donc Jean Renoir - n’est pas celui qu’on entend - son film muet - et la mer qui est hantée historiquement finalement te permet d’avoir un véhicule pour ce paradoxe et de le présenter au public.

Ce qui m’amène à te demander dans quelle mesure la découverte de la musique de Carmen Brouard t’a accompagnée dans le développement de ton projet politique et décolonial de l’amour ? 


 

Gaëlle Choisne

Alors la rencontre avec Carmen Brouard a été déjà une surprise parce que pendant une résidence au Canada on m’a parlé de cette artiste haïtienne qui a le même nom que ma mère. Et du coup via la rencontre d’un historien qui s’appelle France Voltaire dans une librairie qu’il a monté, une bibliothèque Caribéenne - je crois la seule au monde - qui s’appelle le CIDIHCA où j’ai fait trois mois de recherche.

France m’a donné les coordonnées de la meilleure amie de Carmen Brouard qui était encore en vie et qu’il m’a invité à rencontrer. C’est comme ça que j’ai découvert le travail de Carmen et ça a été aussi une révélation parce que j’ai énormément aimé la musique qu’elle propose, et aussi j’ai été très touché par ce parcours d’une femme brillantissime qui n’a pas eu la visibilité de son vivant qu’elle aurait du avoir dans un monde où… voilà, dans le milieu de la musique classique être une femme compositrice c’est une aberration et en plus de couleur c’est impossible. Finalement elle a eu quand même une reconnaissance au Canada, parce qu’elle a vécu au Canada, et aussi à Paris, mais plus jeune. Mais finalement cette reconnaissance elle l’a eu assez tard. Et donc évidemment Temple of Love est un espace pour l’accueillir. Et Françoise Forest - donc sa meilleure amie - m’a donné des partitions et m’a dit tu dois diffuser cette musique, j’avais comme une sorte de mission et c’était assez beau. Ça a mis beaucoup de temps en fait avant de trouver des musicien·ne·s capables et intéressé·e·s pour jouer parce que j’ai l’impression que même aujourd’hui ce n’est pas intéressant pour un public contemporain. Et aussi l'étrangeté finalement de sa musique devient aussi un peu niche ou très particulière en fait.

Donc la première fois on a joué la musique de Carmen Brouard à New York au Hunter College et ensuite ça m’a permis d’avoir un très bon enregistrement pour penser le film.

En fait ce film est une installation et une décomposition du son et de l’image comme le cinéma muet propose de la musique qui accompagne des images. Moi quand j'ai constitué le film, j’ai fait un peu comme un vidéoclip, c’est-à-dire que je suis partie de la musique de Carmen pour créer la vidéo et non l’inverse. Et finalement tout s’est joué comme une sorte de mise en abîme aussi de la représentation des corps noirs au cinéma dans le passage du cinéma muet au cinéma parlant.

1927 c’est la date charnière où je tombe sur ce film de Jean Renoir qui est le fils du peintre, qui pose des questions de la représentation, du rapport à l’exotisme, du rapport à l’autre d’une manière assez brillante dans ce film Sur un air de Charleston qu’évidemment il était impossible de ne pas mettre dans cette succession, cet assemblage de documents d’archives qui me permettent de parler d’un sujet.

Et la mer dans tout ça, la mer qui ne dit rien, qui donne et qui permet cette fluidité, qui est aussi cette origine du monde,et qui possède aussi cette mémoire me permettait de créer un flow très simplement de manière aussi littérale qu’abstraite. Et donc cette idée de la mère qui est chargée d’une mémoire dont elle ne parle pas ou elle ne partage pas forcément avec des mots, avec l’ouïe justement et une sorte de contradiction qui est très présente dans mon travail, qui est toujours cet équilibre entre des contradictions, des oppositions qui se confrontent, qui sont en tension, mais qui existent et cohabitent.

 

Madeleine Planeix-Crocker

C’est la lancée vers un autre chapitre de Temple of love. L’art qui parle, qui traite également de tensions, à savoir “Agonie” dans lequel Barthes nous emmène vers les angoisses dans une relation amoureuse et nous pose, nous met face à la question : qu’est-ce qu’on fait quand l’être aimé nous file entre les doigts. Ce qui nous amène à une autre de tes sources, la poétesse et théoricienne Audre Lorde qui propose des éléments de réponses face à cette peur de la perte de l’être aimé dans son essai De l’usage de l’érotisme : l’érotisme comme puissance (1978). Elle nous dit finalement que perdre l’autre c’est se perdre aussi, d’où l’invitation de réinvestir des pratiques de “self-love”, donc d’amour pour soi ou de l’amour en soi, dont on va entendre et écouter un extrait.


Gaëlle Choisne Extrait De l’usage de l’érotisme : l'érotisme comme puissance, Audre Lorde p. 54 - 55
“Une autre fonction importante du lien érotique, c’est de souligner ouvertement et sans crainte ma capacité à éprouver de la joie. Tout comme mon corps se tend au son de la musique et lui répond en s’ouvrant, attentif à ses rythmes les plus profonds, chaque niveau de sensation m’ouvre la porte d’une expérience érotique épanoussissante, qu’il sagisse de danser, de construire une bibliothèque, d’écrire un poème ou d’étudier une idée.

Cette introspection partagée donne la mesure de la joie que je suis capable d’éprouver, et me rappelle ma capacité émotionnelle. Et cette connaissance profonde et irremplaçable de ma capacité à éprouver de la joie exige que toute ma vie soit vécue en sachant qu’une telle satisfaction est possible, et qu’elle n’a pas besoin de se nommer mariage, Dieu ou vie après la mort.

C’est une des raisons pour lesquelles l’érotisme est tellement craint et si souvent relégué à la chambre à coucher dès qu’on reconnaît un tant soit peu sa puissance. Parce qu’une fois que nous commençons à ressentir profondément la texture de notre existence, nous commençons à exiger de nous-mêmes et de nos engagements qu’ils soient en accord avec cette joie dont nous nous savons capables. Notre savoir érotique nous donne de la force, il devient une lentille à travers laquelle nous scrutons tous les aspects de notre existence, nous obligeant à évaluer honnêtement leur sens dans nos vies. Et c’est là une lourde responsabilité pour chacun.e de nous, de ne jamais se contenter de la facilité, de la pacotille, du conventionnel attendu, ou de la sécurité.”

 

Madeleine Planeix-Crocker

Merci. Ton film Accumulation primitive, qui accompagne le chapitre “Agonie”, propose finalement des visions d’amour et de soins face à de potentielles angoisses amoureuses dans une continuité de l’invitation d’Audre Lorde. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur les baumes, les soins et les antidotes que tu as convoqués dans ce film, dont on va regarder des extraits, pour finalement faire face à ces angoisses qui sont souvent issues, quand on creuse un petit peu plus, de formatages capitalistes et hétéronormés ?

 

Gaëlle Choisne

Alors déjà je pense que Temple of Love est en soi un espace de soin, d’une certaine manière. Ou un espace pour repenser notre rapport au monde, notre rapport à l’amour. Et donc, dans ce contexte là, le film Accumulation primitive, qui est en fait une succession de… de portraits, de femmes qui seraient pour moi des poches de résistances contre une marche capitaliste qui ne les inclut pas aussi, en fait, donc elles trouvent des espaces de résistance où elles peuvent soigner, où elles peuvent exister avec leurs qualités et leurs défauts. Il y avait donc plusieurs figures, donc il y a Madame Café qui est cette femme incroyable, qui soigne les enfants, peut-être qui nous rappelle notre rapport à la foi aussi et à cette confiance que l’on doit avoir en nous même et en l’univers. Je pense que Euveny, elle, cette femme Mambo, prétresse vaudou, nous parle de cette question de la communauté, de comment on prend soin des un·e·s des autres, avec ses convictions féministes très fortes. Crystallmess nous parle de la musique, comme un baume et une manière de se soigner. Et finalement, je convoque aussi l’ASMR, qui est aussi une forme de soin, par la vibration du son. Du coup, je pense qu’avec la figure de MEGG, que j’ai rencontrée au Brésil ou aussi avec l’ASMR de Shu on a, on a aussi cette figure de femme, qui nous propose une manière combattive d’affronter ses difficultés, de les prendre en charge, et finalement que, en les prenant en charge, on se soigne, d’une certaine manière aussi.

Il y aussi la figure de… ma mère aussi a été interviewée et je pense que je la mets dans la même, dans cette même idée de cette confrontation à ces difficultés, de comment on les observe, et finalement, on les prend en charge et on les transmute en amour ou en fierté. Voilà, en tout cas on en fait quelque chose et on ne les nie pas d’une certaine manière. 

 

Madeleine Planeix-Crocker

Et on va retrouver Audre Lorde qui comme Barthes, s’adresse à l’être aimé dans son poème If you come softly. Donc aucun effet de spectacularisation n’a besoin d’être mobilisé dans ce poème qui est un témoignage et une expression amoureuse, et qui se fait ‘softly’, donc doucement. Et le silence ici agit comme un acte de soin finalement, ou une autre forme d’antidote, donc on va en écouter un passage.


Gaëlle Choisne - Lecture If you come softly

If you come as softly

As the wind within the trees

You may hear what I hear

See what sorrow sees.

 

If you come as lightly

As threading dew

I will take you gladly

Nor ask more of you.

 

You may sit beside me

Silent as a breath

Only those who stay dead

Shall remember death.


 

Madeleine Planeix-Crocker

Alors récemment tu as été amenée à apposer des mots d’amour sur de nouvelles surfaces, donc la peau des fruits. Rassemblés on retrouve des kakis, des pastèques, des bananes, des oranges, qui forment un chœur tatoué et aussi, qui donnent corps à ta nouvelle installation Eat me softly, présentée à Air de Paris. Ces tatouages sont en fait des extraits du poème If you come softly d’Audre Lorde. Et j’apprécie du coup beaucoup cette juxtaposition de mots d’amour qui sont finalement apposés sur une nouvelle chair, non pas la chair des corps, mais cette fois-ci des fruits, qui entament un processus de décomposition au fur et à mesure de l’expo.

La technique de gravure laser que tu as utilisée pour pouvoir effectuer ce tatouage, a également été déjouée il me semble, grâce à cette superposition un peu inattendue et aussi très poreuse, dans ce calquage des mots sur les fruits, et on retrouve finalement une mise en relief de ce poème, qui à la fois est sensuel et militant d’Audre Lorde. Donc est-ce que tu peux nous dire aussi comment finalement la méthode de détournement, que ce soit des techniques, des récits, voire même des archives est une démarche que tu mobilises pour faire voir ces corps et ces histoires qu’on ne saurait entendre.  

 

Gaëlle Choisne

Oui, je pense que, il y a toujours cette idée, à l’inverse de Barthes, animer ou redonner vie, redonner une forme d’animisme même à la machine. Donc finalement l’utilisation des machines va être détournée à des fins, en tout cas confronter l’humain à la machine, ou le, ou le tremblement d’un geste à une machine automatique en fait. C’est créer de la vibration dans des endroits où il n’est pas censé y en avoir d’une certaine manière.

J’avais fait cette vidéo il y a très longtemps qui s’appelle Diorama , où finalement c’était les plantes qui nous racontaient une histoire silencieuse. Et c’est comme si là je continuais cette histoire en donnant la parole aux fruits.

Donc la, donc le poème d’Audre Lorde est ce fruit, et Audre Lorde est le fruit, enfin, il y a toute une sorte de cosmogonie qui n’est plus mise dans des cases. Et finalement, c’est une manière de parler autant de... voilà du silence de, de ces fruits, et de ces plantes qui se sont déplacées et qui créent tous ces flots de marchandises, marchandisation, de capitalisme où finalement  …

Et il y a aussi cette sensualité du fruit que, je remets en avant avec la sensualité de ce poème. Et finalement ça parle d’une condition qui est autant liée aux êtres humains qu’au vivant de manière générale. Ce mouvement de décomposition, de mort et de vie, qui fait qu’on est dans des cycles.

et que parce que finalement c’est.. il y aura une vie après la mort, enfin il y a tout une possibilité d’envisager l’existence même du fruit mort - qui est très très beau gravé encore.

 

Madeleine Planeix-Crocker

Et donc on va arriver à la dernière escale de notre voyage d’amour qui est ici plus marquée d’ingrédients personnels, tu as voulu partager avec nous une des recettes haïtiennes de ta mère que t’as retranscrites et puis aussi mise en forme dans ta monographie, dont on célèbre la sortie prochaine en juin. Finalement suivre une recette, cuisiner c’est performer un geste d’assemblage, comme celui d’un montage vidéo ou d’une installation. Et en discutant tu m’avais dit que tu avais convoqué un protocole assez particulier pour assurer la transmission transgénérationnelle de cette recette. Donc déjà est-ce que tu peux nous décrire ce protocole, et aussi nous dire comment cette méthode est venue nourrir l’élaboration de ta vision artistique comme un rituel d’amour en soi.


 

Gaëlle Choisne

En montrant une recette de ma mère je parle déjà effectivement d’un fait très personnel et autobiographique qui est finalement cette rupture avec une racine, une connexion, notamment Haïtienne du côté de ma mère. Et donc aussi tout un système, une procédure de désenracinement volontaire par l’intégration dans un pays donc surtout ne pas connecter les racines des enfants né.e.s en France pour qu’ils.elles soient bien intégré.e.s. Et donc ce déracinement fait partie aussi de ma pratique et j’en parle. Et je pense qu’il est lié à cette question d’assemblage finalement, quelque chose aussi que je produis dans mes sculptures, ou dans mes films comme tu le dis très bien. Et finalement, j’ai demandé à ma mère de me transmettre ses recettes par le biais le plus simple, qui est la parole, parce que je pense que c’est, c’est le premier lien de transmission avant l’écriture, qui est le plus juste. Vu que j’habite pas dans la même ville que ma mère, j’ai appelé ma mère et je lui ai demandé de me donner sa recette et finalement je voulais que ce soit le plus instinctif possible, d’une manière très intuitive avec toute la complexité de sa sensibilité.

Et je trouvais assez juste d’inviter les gens à reproduire une recette, mais avec leur part intuitive à eux et leur histoire finalement. Et charger la recette de leurs savoirs et leur manière de cuisiner. Et je pense que finalement, moi je mets beaucoup en avant cette manière très intuitive de travailler dans ma pratique. Pourquoi ? Parce que c’est une manière de revenir à quelque chose de premier en nous. Une façon de voir la vie qui est à l’opposé de cette rationalité, de cette manière très cartésienne de tout le temps essayer d’expliquer le monde, mais de, de le sentir en fait, et d’être dans la vibration de ce que l’on ressent et de valider que ce qu’on ressent c’est juste.

Donc cette monographie va être finalement le premier livre qui retrace toute mon activité depuis, je dirais, 2013. C’est assez émouvant en fait. J’ai vraiment hâte de ce moment. Et surtout grâce à la maison d’édition protée publisher qui m’a permis et qui m’a invitée à faire cette édition. Et puis pouvoir le partager avec vous à la Fondation Lafayette Anticipations pour le lancement, c’est vraiment une joie. 

 

Madeleine Planeix-Crocker

Merci Gaëlle. C’est également une joie partagée de pouvoir être ici, en ta présence tout simplement et aussi de plonger un peu plus dans tes sources de l’amour. Et on comprendra mieux comment celles-ci ont nourri ta vision finalement d’un nouvel amour politique. Donc thank you, merci beaucoup.

 

Gaëlle Choisne

Merci Madeleine !